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Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

C'est un boulanger qui a une idée géniale : Pour lancer son commerce, il offre tous les jours les dix premières baguettes vendues. Très vite, ça crée un buzz, la queue se forme très tôt devant sa boulangerie même si tout le monde sait qu'il n'aura pas une baguette gratuite, et ça fait parler de la boutique. Les concurrents tirent la tronche, mais s'alignent vite. Le mouvement de foule créé fait que pendant quelque temps, plein de monde vient acheter du pain, il y a la queue devant toutes les boulangeries, plein de nouvelles boulangeries ouvrent, c'est la fête. Et puis pour reprendre l'avantage, un autre boulanger décide de donner ses VINGT premières baguettes. Tout le monde suit. Etc.

Un an plus tard, les gens font toujours la queue, mais plus mollement. Quand il n'y a plus de baguette gratuite à un boulanger, ils repartent vers une autre boulangerie (ou ils regardent sur freebaguette.com où est-ce qu'il reste des baguettes gratuites), jusqu'à trouver une baguette gratuite. Pas forcément très bonne, mais bon, normal, elle est gratuite, pensent-ils. Plus personne n'achète de pain, mais comme il n'y a pas plus triste qu'une boulangerie vide, les boulangers continuent à offrir leurs baguettes, en se lamentant : Pourquoi les gens ne veulent-ils plus acheter leurs baguettes ?

Complètement absurde ? C'est l'état des théâtres parisiens en ce moment. Et ça ne date pas d'hier.

Nous sommes bloqués depuis quelques années dans une situation totalement ubuesque, qui empire sans cesse et dont personne ne semble très pressé de se dépêtrer. La crise qui touche les théâtres est grave, elle dure depuis longtemps, et elle a certainement d'autres causes. Trop de lieux ? Trop de spectacles ? Ce sont des problèmes, peut-être, mais ce ne sont pas les plus graves. L'avalanche d'invitations déversée chaque jour sur les spectateurs parisiens est sans aucun doute le souci le plus immédiat, le plus dangereux et sans doute, pour des raisons évidentes, le plus tabou, qui nous menace tous aujourd'hui.

Il serait intéressant, et sûrement absolument terrifiant, de faire le compte du nombre de places gratuites distribuées sur Paris un jour de semaine. Si le chiffre dépassait 50% de la fréquentation des théâtres... un jeudi, mettons... je ne serais absolument pas surpris. Aucun acteur de ce milieu ne peut faire semblant d'ignorer cet état de fait, même si nous sommes nombreux à regarder innocemment ailleurs. Les invitations, le "remplissage" (quel mot horrible), nous y avons tous fait appel, plus ou moins fréquemment et pour des raisons différentes, aucune n'étant valable. Mais pour le fun, évoquons-les :

- Le remplissage, ça aide à lancer un spectacle : Ça a sans doute été vrai au début, mais à partir du moment où tout le monde le fait, la réalité est qu'on se sent surtout obligé de le faire par peur de démarrer une programmation avec une salle vide. Par ailleurs, on peut s'arrêter sur le terme "lancer". Des invitations sur les premiers jours, pourquoi pas (c'était le principe des dix baguettes du début), mais il faut savoir s'arrêter, et rapidement. Dans les faits, au moindre signe de faiblesse de la fréquentation, tout le monde replonge. Les invitations servent surtout à prolonger artificiellement la vie de spectacles qui n'ont pas trouvé leur public, ou qui ont perdu leur gloire d'antan. Mais c'est pourtant simple : Un spectacle qui a besoin d'invitations pour perdurer au-delà de six mois (et a fortiori au-delà de dix ans) n'a plus sa place à l'affiche. Et très franchement, même au bout d'un mois, on peut avoir une bonne idée de si un spectacle accroche ou pas.

- Les acteurs préfèrent jouer devant une salle pleine : Oh, sans blague ? On peut rappeler qu'acteur, c'est un métier, et que personne n'a promis à personne des salles bourrées tous les soirs. Le meilleur acteur est celui qui parvient à rester constant même devant une salle de dix personnes. Mais cet argument permet surtout de faire passer aux comédiens la pilule d'un salaire en baisse perpétuelle... ben oui, il y a pas de recettes ! Combien d'acteurs sont désormais payés "au pourcentage" (parfois inexistant), contrevenant à toutes les conventions collectives ? Ou à l'heure réelle (autrement dit, tu as joué une heure vingt, tu es donc payé une heure vingt au SMIC) ? Et ça commence à devenir tellement courant que c'est accepté sans problème par les plus jeunes comédiens, qui pensent que ça marche comme ça.

Alors, c'est sûr que de remplir artificiellement la salle aide à ce qu'ils se tiennent tranquilles, mais est-ce bien sain que les comédiens soient toujours, toujours les derniers payés, après les théâtres, les productions, les services de billetterie... et les organismes de remplissage ? (Oh oui, car il ne font pas ça gratuitement : Ils les vendent, "nos" places gratuites. Pas cher, bien sûr, mais ils les vendent. Voit-on le moindre centime de cet argent ? Non.)

Ah, et puis il y a les vedettes à l'affiche de certains spectacles, qui ne doivent pas penser que la pièce dans laquelle ils jouent n'est pas un succès absolu. Pour ceux-là, le remplissage est un misérable cache-misère.

- À l'inverse, c'est très triste de jouer devant une salle vide : C'est pas faux, mais c'est la vie. On ne peut pas, à un certain moment, fuir la réalité de la fréquentation d'un spectacle. Un tas de spectacles très bons ne trouvent pas leur public, ça ne veut pas dire qu'il faut les brader pour prolonger leur vie. Et puis attention, si un spectacle ne fait pas 20 payants par soir, il ne fera pas non plus 300 invits par soir. Alors vaut-il mieux jouer devant une salle de 20 payants motivés qui sont venus voir ce spectacle, ou devant 60 personnes dont les deux-tiers sont là parce qu'on leur a dit "c'est gratuit" ? Et pour qui, dans le pire des cas, le premier réflexe en sortant de la salle sera d'aller descendre la pièce sur Billetréduc (un problème pour un autre jour, ça).

- Une salle conséquente aide à roder un spectacle : Alors ça, c'est le seul argument un peu recevable, surtout quand il s'agit d'une comédie. Il est plus facile quand on a affaire à des salles correctement remplies d'ajuster, d'affiner, de repérer ce qui fonctionne ou pas lors de ces premières représentations si essentielles. C'est pourquoi je ne prône pas l'absence totale de remplissage pour un spectacle, mais il devrait se limiter aux deux, trois premières semaines d'exploitation. Blindez artificiellement vos salles si vous voulez sur cette période (les "Premiers aux Premières", des demi-tarifs sur la période de lancement, servent déjà à ça, d'ailleurs), mais après c'est fini. Stop. Par pitié.

Je ne veux pas me poser en donneur de leçon... enfin, si, un peu, mais je veux surtout qu'on arrête le massacre. Parce que la réalité, c'est que les arguments que je viens d'énumérer, tout le monde les donne mais sans conviction, parce que tous les acteurs du milieu (acteurs au sens large du terme) avec qui je parle de ça sont, au fond, entièrement d'accord qu'il y a un vrai problème. "Mais c'est difficile de changer les habitudes". "Mais il faudrait que tout le monde change et tout le monde ne le fera pas". On s'en fout. Il n'y a même rien à attendre des politiques sur ce plan-là, il n'y a que nous qui pouvons nous réformer, tous seuls comme des grands.

L'image qui accompagne ce texte est empruntée à l'un des sites spécialisés dans la distribution de places gratuites. Le principe est d'avoir des places gratuites pour un spectacle, mais on ne peut savoir lequel que si on s'inscrit sur le site. Je suis moi-même inscrit, pas parce que je veux voir des spectacles gratos (à vrai dire, j'insiste maintenant pour payer, au moins un peu, même quand je vais voir des amis ou un spectacle en tant que programmateur), mais parce que chaque jour, les deux mails d'information que je reçois de ce site, listant tous les spectacles gratuits (et pas des moindres) attisent ma juste colère, comme dirait l'autre. Je ne jette pas la pierre à ces sites, ils font un bon business là-dessus avec notre bénédiction à tous, mais c'est un procédé pervers, de tellement de façons différentes que ça donne le vertige. On encourage les gens à aller voir un spectacle, pas parce qu'on a envie de le voir, mais parce qu'il est gratuit. Le procédé montre notre hypocrisie en la matière puisqu'on veut du remplissage, mais on préfère que ça ne se sache pas.

Certains spectateurs occasionnels qui liront ces lignes seront sans doute abasourdis de savoir que ce procédé existe, et on me reprochera sans doute d'en parler tout haut. Mais réfléchissons : Si ces sites, ces organismes de remplissage, restent discrets, ça veut bien dire qu'il faut être un peu informé pour savoir qu'ils existent. Donc s'intéresser au théâtre. Et voilà le vrai drame : La clientèle de l'invitation à gogo, ce sont de vrais spectateurs, qui vont souvent au théâtre, et qui encore récemment payaient leur place. Est-ce qu'on renonce définitivement à ces spectateurs-là en tant que clients payants ?

N'oublions pas qu'il y a encore quelques années, ces organismes de remplissage offraient des tarifs réduits à leurs adhérents, et ça fonctionnait. Aujourd'hui, on le tente parfois, mais ça ne fonctionne plus... parce qu'il y a trop d'invitations disponibles via les mêmes réseaux.

Et que dire des bonnes âmes qui continuent à payer leur place sans se poser de question, parce que c'est normal de payer sa place quand on va voir un spectacle, et qui se retrouvent dans une file d'attente où ils sont les seuls à avoir payé plein pot ?

Et que dire des potes à qui on demande de payer leur place, parce qu'il faut bien qu'il y ait une recette, alors qu'on invite en parallèle de parfaits inconnus, qui bouffent du spectacle gratuit jusqu'à en être blasé (non sans avoir claqué dix euros en bière au bistrot du coin avant d'entrer dans la salle) et qui NE SONT PAS un bon public ?

Et que dire quand nos voisins, nos collègues parents d'élève, notre boulanger, notre coiffeur, en apprenant qu'on est comédiens, nous demandent des invits pour notre spectacle, sans du tout trouver ça gonflé ? Parce que ça se fait partout depuis longtemps et qu'on a pris le pli, et que ça ne nous gêne même pas. Il est temps de redonner de la valeur à ce qu'on fait. D'être un tout petit peu fiers de notre métier.

Ça frémit. On sent que certains artisans importants de la profession comprennent qu'on est allés trop loin, et prennent des mesures. Pour l'instant, ça reste des efforts à la marge, tout ça ne sera efficace que si on s'y met tous. Ou en tout cas en nombre conséquent.

Sur mon dernier spectacle, et parce que j'en avais marre, et parce qu'il faut commencer par nettoyer devant sa porte, nous avons joué les cinq derniers mois sans aucune invitation. Alors oui, nous avons joué parfois devant 50, 30, 20 personnes. Est-ce que c'était dur ? Parfois. Mais on a aussi eu de très bonnes surprises avec de petites salles très réactives, beaucoup plus que certaines salles "boostées" aux invits qu'on avait eu par le passé. Et on avait quand même suffisamment de monde pour prolonger une pièce qui au final a eu une belle vie (250 représentations). On a arrêté de tricher, on était face à la réalité de la vie de la pièce, et ça ne nous a pas empêchés de continuer de jouer, parce que nous étions heureux de jouer cette pièce et de la défendre.

Et sur mon prochain spectacle, passées les deux premières semaines de lancement, où nous inviterons amis et inconnus à tire-larigot... ce sera fini, fini. Il y aura encore des tarifs réduits, pourquoi pas fortement réduits, mais il faudra payer, au moins un peu, pour avoir sa place. Et si nous devons être le seul spectacle sur Paris pour lequel on est obligé de payer sa place si on veut le voir, eh bien que ce soit un argument publicitaire. Mais franchement, si on arrêtait tous les conneries, combien de spectateurs récupérerait-on ? Le réservoir est immense.

J'invite tous ceux qui sont d'accord avec ce qui est dit ici, comédiens, auteurs, producteurs, directeurs de théâtre... à relayer largement ce message, à le commenter, à le discuter, à le "partager", comme on dit sur fessebouc. Et tous ensemble, essayons de rater notre suicide.

Jérémy Manesse, comédien, auteur, metteur en scène.

Et si on ratait notre suicide ? (Lettre ouverte aux professionnels du théâtre vivant)

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Vincent 09/03/2015 12:45

Bonjour Jérémy, je reviens sur cet article que tu as posté il y a quelques mois car il m'avait véritablement marqué et parce que c'est la première fois que je lisais qui soulevait tous les problèmes que je rencontrais au quotidien... Je m'explique : ma Compagnie ("Je suis ton Père") bosse depuis un an et demi sur son spectacle. Nous sommes deux a bosser à plein temps dessus : on co-adapte un texte, on met en scène, et nous jouons dedans. Deux comédiennes s'ajoutent au travail dès les répétitions. Nous nous lançons depuis quelques années... notre second spectacle a été un succès, entend par là que nous avons fini dans le positif budgétairement, qu'on a eu quelques critiques élogieuses, notamment dans un canard qui se vend à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires et que ô miracle j'ai pu toucher 350€ de droits d'auteurs... pour 2 ans de travail. Dans notre nouveau spectacle tout se passe bien SAUF QUE nous ne pouvons réellement payer quasiment personnes hormis les personnes qui s'impliquent par intermittence dans le spectacle : conception graphique (affiche et dossier), scénographes et captation vidéo. Et encore on les paye car on veut payer tout le monde un petit quelque chose et que ces gens jouent le jeu d'être moins payé que ce qu'ils devraient. Sans compter que le théâtre, la billetterie, les régisseurs, les sites de réservations etc... tout le monde touche sa part du gâteau que NOUS avons cuisiner. Et nous, auteur, adaptateur, metteur en scène, comédien, on ne doit se payer qu'au prix de la PASSION. A cela s'ajouter le fait que nous n'avons évidemment pas les moyens de se payer un(e) attaché(e) de presse ou un(e) chargé(e) de diffusion à 1500€ par mois... Donc on fait aussi ce boulot là. J'ai le sentiment qu'il y a un chaînon manquant entre les théâtres privés de plus de 200 places et les autres. Nos politiques, nos journalistes passent leur temps à vanter la magie culturelle de Paris, ville de lumière et du théâtre, mais néglige systématiquement toutes ces petites salles (doit y'en avoir au moins 70 à Paris) de 100 places ou beaucoup moins où se débattent des centaines de compagnies comme nous. Nous sommes les seuls travailleurs à ne pas avoir le droit à un salaire, une sécurité. Parce qu'évidemment, quand tu bosses sur tous ces niveaux (mise en scène, comédien, auteur, adaptation, et que tu fais toi-même la comm' pour pas crever la gueule ouverte) il est IMPOSSIBLE d'aller à la pêche aux cachets... pas le temps ! Et comme je vis avec ma gonzesse, qu'on va avoir un môme et qu'elle bosse à plein temps, j'ai pas le droit au RSA, ni aux aides transports, ni aux APL... C'est simple, si je n'avais pas la chance d'avoir des parents baignés d'amour de la culture et qui peuvent se permettre d'être généreux avec ma Compagnie (c'est-à-dire qu'ils nous ont fait un prêt pour payer le minimum garanti du théâtre - 180€ par soir avec 100% des recettes pour nous - pas cher du tout pour Paris), je pourrais allégrement me foutre au cul mes besoins de créations, et le talent de mes collègues... Résultat : nous avons de superbes critiques des spectateurs, de quelques bloggers, mais nous ne nous paierons que dans un an à ce ryhtme... Et si tout se passe bien ! Voilà... et évidemment, il n'est pas question de se payer d'encarts publicitaires dans "La Terrasse" ou une pub dans le métro... On a pas d'argent ! Les subventions pour les avoir, il faut tomber au bon moment (car les commissions ne se réunissent pas tous les jours), et puis il y a environ 130 millions de critères à respecter selon la subvention qu'on vise. Bref on va faire les demandes quand même parce qu'on veut se faire entendre et que paraît-il notre spectacle gagne à être vu. Mais je suis ulcéré que tout le monde se gave sur notre dos et que personne n'en parle. Donc merci à toi Jérémy, j'espère te rencontrer bientôt, j'aimerai en parler de vive voix avec toi. Voilà ! Bises

nin 29/11/2014 10:58

"Ouin ouin, les autres font des trucs pour avoir des spectateurs, alors j'ai moins de spectateurs !"

C'est marrant, parce que il peut y avoir trois raisons au fait que tu écrives ça.
- Soit tu es dans le spectacle, et tu as de la peine à avoir des spectateurs, ça te pèse, alors tu partages.
- Soit tu es dans la prod, tu vois qu'il y a un problème, et tu essaies de convaincre les gens avec une mauvaise solution
- Soit tu offres des baguettes gratuites, et tu voudrais que les autres arrêtent.

Mais dans le fond, bienvenue sur Internet mec. Tu sais, en 1948 un mec a inventé le transistor, ça a donné Internet, et CloseEvent était inévitable. Et quoi qu'on fasse, la boîte de Pandore est ouverte, et on ne peut plus la refermer.

Imagine. Les boulangers commencent à trouver le truc des baguettes gratuites chiant, et en plus ils commencent à être ruiné, (chez ceux qui ont vraiment plus d'argent, on parle même du fait qu'il pourrait ne plus y avoir de baguettes sur Paris, mais c'est pas leur faute s'ils n'ont pas tout compris). Alors ceux-là s'allient, et décident de faire une charte qu'ils signent, dans laquelle ils jurent ne plus offrir de baguettes, ou alors seulement avec des règles très strictes de limitation. Et ben, je prévois (mais j'imagine que tu seras d'accord avec moi) qu'il est impossible que tout le monde signe la charte. Et du coup, ceux qui sont en dehors obtiennent un véritable avantage compétitif, et c'est tout bénéf.

(En fait, ton billet me rappelle vraiment un mec qui me parlait en Avignon cette année, et qui m'explicait que le Off devrait réguler quel spectacle peut venir et quel spectacle ne peut pas venir. Le monsieur m'expliquait entre les lignes qu'il y avait trop de compétition, que c'était dur, et qu'il fallait quand même pas que ce soit si dur, et que c'était pas juste pour lui que tout le monde ait sa chance, parce que bon, lui ça fait quand même 25 ans qu'il fait du théâtre, alors il est pas au même niveau que ces petits jeunes qui viennent et que c'est pas juste de leur laisser leur chance.
Les spectateurs allaient voir les jeunes, parce que son truc était nul, ou qu'il était incapable de provoquer l'entousiasme, ou parce que tout le monde s'en fout que le metteur en scène ait 25 ans de mise en scène dans les pates ou 2, tout le monde veut juste voir un bon spectacle.)

Et retour à Paris. Ici quelqu'un un jour a remarqué qu'offrir des billets gratuits était un bon moyen de faire de la comm. Depuis, tout le monde offre des billets gratuits pour faire de la comm, et tout le monde offrira des billets gratuits pour faire de la comm jusqu'à ce que le gouvernement ne fasse intervenir l'armée (enfin, quand je dis tout le monde, je ne parle pas de ceux qui ont plus de morale que d'envie de partager leur spectacle avec des gens). Parce que c'est plutôt malin de faire venir des gens gratos pour qu'ils parlent (un peu) du spectacle, parce que ça ne coûte rien, et parce qu'on préfère jouer devant une salle de 50 payants et 50 gratuits, plutôt que seulement devant les 50 payants. Et jouer à Paris, c'est jouer avec du remplissage. Et si les autres arrêtent de faire du remplissage, ça devient plus facile d'en faire, et c'est tout bénéf.

Et notre problème, c'est qu'il y a tellement de spectacle à Paris qu'on ne sait plus quoi faire pour se démarquer. Mais c'est 2014, c'est la guerre, c'est l'économie de marché, appliqué au spectacle vivant. Alors soit on interdit à la moitié des spectacles de jouer, sur des critères arbitraires, soit on joue en sachant que la moitié va crever parce qu'ils n'ont pas le niveau, mais du coup le niveau général se sera élevé. Et on joue tous à armes égales, sans critères arbitraires. Et si quelqu'un veut se tirer des balles dans le pieds en refusant de faire du remplissage et de la pub et de la comm, et qu'il ne veut pas être sur TF1 et M6 parce que c'est trop étatique, et ben je trouverais son plan un peu con (même si lui, ruiné et dégouté, pourra à la fin se targuer d'avoir une "éthique")

Du coup, faire une charte "boulangers qui n'offrent pas de baguettes", ou convaincre les gens de ne pas payer de baguette, c'est se battre du côté des perdants. C'est un genre de pseudo dillemne du prisonnier (tu met des gens dans une pièce en leur disant : "Chaque fois qu'une personne sort, elle touche 1 €, et ceux qui restent en touchent 10", tu arrives à une situation où tout le monde reste dans la pièce, et toi tu es en train d'essayer de les convaincre de sortir, bonne chance. Tu es sûr que tu serais pas encore dans la pièce ? ). Dans le même genre, la pub qu'on fait bouffe un pognon monstrueux, il faudrait peut-être que tu arrêtes de faire de la pub pour que ça soit plus simple pour moi ?

C'est des solutions merdiques, parce que elles te font perdre un avantage compétitif en échange de rien, et qu'elles ne sont valables que si 100% des gens suivent, ce qui n'arrivera jamais.


Mais en fait on s'en fout du remplissage, de la pub, de ce qu'on écrit, parce qu'il n'y a qu'une seule question qu'il faut se poser : Comment faire pour attirer (quand-même) du monde ? Comment les spectateurs font-ils pour choisir quel spectacle ils vont voir, et comment faire ne sorte que ce soit le notre ? Et là ça devient intéressant, vraiment. (par exemple, à Berlin, les gens écoutent ce que les critiques disent, parce que les critiques ne sont pas payé par les prods. C'est dingue, non ? des critiques ne sont pas vendus et qui critiques ??? )

PS: oui, c'est anonyme, ma prod me tuerait si elle savait que j'écris avec aussi peu de retenue

Benoit Tachoires 29/11/2014 13:45

Merci Jérémy !!!!!!!

Tu me fais espérer un avenir meilleur! Je pense comme toi, que si nous ne réagissons pas, nous allons mettre le spectacle vivant en danger !
Nous faisons un métier d'art et de culture, nous ne vendons pas des fenêtres!! Ça rend la démarche différente....
Je pourrais recopier mot pour mot tout ce que tu as écris et reécris... mais je vais me contenter de survalider!
Je trouve ta démarche et ton ambition courageuses et salutaires!!!
Tiens bon!!

Jérémy Manesse 29/11/2014 12:44

"Passée" la période de lancement, pas "passé". Crotte.

Jérémy Manesse 29/11/2014 12:40

Hm.

Alors au départ, je pensais répondre par un simple "non", tellement il n'y a pas une phrase qui ne me paraisse pas une ânerie. Mais bon, c'est rafraîchissant d'avoir un avis contradictoire, c'est difficile de trouver des gens qui assument ce genre de propos (même si le côté anonyme relativise vachement le côté assumé, hein). Apparemment, tu travailles dans le milieu, tu représentes donc un point de vue qui existe, il vaut donc d'être démoli au fer à souder.

J'attaquerai par ce qui est sans doute l'argument le plus inepte de l'ensemble : "On préfère jouer devant 50 payants et 50 invits plutôt que devant 50 payants". Non. Non. Non. Là, je me demande clairement dans quel milieu tu évolues, parce que dans le contexte actuel, 50 payants, pour 90% des spectacles, c'est une belle salle. On peut débattre de l'opportunité d'ajouter des invits dans une salle de 20, mettons. Mais cinquante ? Ca va pas, la tête ? Celui qui fait ça dans mon théâtre, il dégage.

Il y a d'ailleurs déjà des salles qui interdisent les invits dans leurs contrats avec les compagnies qu'elles accueillent. Elles s'en sortent très bien. Et j'aborde du coup un autre de tes arguments : Evidemment, toutes les productions ne seront pas "sages". Mais ça, c'est la deuxième étape. Tu penses que s'il n'y a plus d'invitations sur un nombre croissant de spectacles, les autres en profiteront. Pour quoi ? Avoir plus d'invités et moins de recettes ? Quel intérêt ? Et si suffisamment de spectacles refusent de faire appel aux invits, ceux qui continuent ne vont-ils pas se retrouver avec une étiquette de "sous-spectacles" ? Quand tu achètes chinois (puisque tu sembles adorer l'économie de marché), tu sais que tu achètes de la merde. Quand tu iras voir un spectacle gratuit, tu envisageras fortement la possibilité que tu vas voir de la merde. Alors pourquoi ne pas plutôt payer un tarif très réduit et voir quelque chose qui, apparemment, n'a pas besoin d'invitations pour survivre ?

Tu mets remplissage et remplissage d'invitations dans le même sac. Ça n'a rien à voir. Qu'on revienne à l'époque où les organismes genre Mairie de Paris avaient droit à des tarifs très réduits et pas des invitations. Parce qu'au moins, ça donne de la valeur à ce qu'ils voient. L'argument communication n'est d'ailleurs pas valable non plus : L'invité n'est en général pas un bon spectateur. Il va voir trop de spectacles, pas parce qu'il les a choisis mais parce qu'ils sont gratuits, il est blasé, et plus souvent qu'à son tour, il va conclure sa soirée en postant sur Billetreduc un truc du genre "Jé pas trop aimer - 1/10". En quoi c'est constructif et positif pour le spectacle, ça ?

D'autant que ça, ça arrive beaucoup plus souvent pour les spectacles qui ont quelque chose à dire que pour "Mon Cul sur la Commode". Le spectacle plat, sans aspérités, qui ne prend aucun risque mais ménage deux ou trois éclats de rire sera beaucoup plus épargné par les "critiques" invités que celui qui prend une position sur un sujet, au risque de s'aliéner une partie du public.

Bien sûr, il faut communiquer. Mais les invitations, c'est un outil d'un autre âge, celui où il n'y avait que la masse qui pouvait faire parler d'un spectacle. Aujourd'hui, il est beaucoup plus facile de mobiliser les gens qui ont apprécié le spectacle pour qu'ils en parlent, et un spectateur sera d'autant plus motivé s'il a vécu une expérience exceptionnelle. A l'heure où les "vrais" critiques ne vont plus voir que les pièces à vedette, le spectateur qui a Facebook, ou un blog, ou je ne sais quoi, va préférer parler de ce qu'il a vraiment aimé et dont personne ne parle, ce qui n'existait pas avant. On a aussi une fenêtre formidable, la possibilité de créer des mini-sites pour les spectacles pour que dalle, en donnant envie d'aller voir le spectacle avec du contenu inédit. Ce que j'ai fait pour mes précédentes pièces et qui m'a permis de ne pas faire appel aux invitations. Bienvenue sur Internet mec.

J'ai rien compris à ton histoire de prisonnier, et d'une manière générale, tes parallèles avec l'économie de marché m'agacent. Effectivement, on ne vend pas des baguettes, on vend des produits culturels, artistiques, le souci devrait être de faire de bons spectacles, pas d'en faire le plus possible. La mentalité marchand de soupe, ça me gonfle, et ceux qui voient les spectacles comme des produits feraient mieux d'aller vendre des McDo. Ça y est, je suis énervé.

Mais pour rebondir sur tes arguments et sur ton champ sémantique : Oui, il y a trop de spectacles. Et invits ou pas, ça ne pourra pas durer. On arrive au bout, là : Les salles sont vides, et les invitations ne servent qu'à masquer une bulle qui se gonfle. Les invits, c'est une crise des sub-primes en puissance.

Mais je te remercie de m'avoir permis d'en remettre une couche, ton avis est sûrement représentatif de... certaines personnes (même si c'est bien la première fois que j'entends parler des invitations comme quelque chose de "plutôt malin"). Cela étant dit, en restant dans l'anonymat, tu te places dans la même logique que le "critique" Billetreduc dont je parlais plus tôt. Mais pour le coup, ça aussi c'est Internet, j'imagine.

Bisous.

P.S. : Ah, pour répondre à ta première question et préciser quelle est ma position sans que tu aies à fouiller les archives de mon blog, je suis comédien, auteur, metteur en scène et responsable de salle. Et traducteur, mais ça n'a rien à voir. J'ai écrit cinq pièces qui se sont montées depuis 2001 et qui se sont jouées en moyenne 200 fois (250 pour les deux dernières). J'ai fait appel aux invits à une période, je l'ai toujours regretté. Ma prochaine pièce se montera en septembre 2015 et passé la période de lancement (une quinzaine de jours), il n'y aura aucune invitation d'offerte. Et ça ne me fait absolument pas peur.

Alex 24/10/2014 10:23

Anciennement dans le milieu du spectacle, je suis tout à fait d'accord avec toi sur le principe des invites, mais en tant que spectateur, les tarifs sont beaucoup trop chers.Une des dernière pièce à laquelle je participais en temps que scénographe, balançait des invites à tout va et à côté de ça proposait des places à 21€, peut-être faudrait il trouver un juste milieu?!

Jérémy Manesse 24/10/2014 22:25

Le juste milieu existe, il y a un tas de moyens d'avoir des tarifs réduits allant jusqu'à moitié prix. Ces fameuses places sur lesquelles se rabattront les amateurs de théâtre si on arrête de les inviter ! ;)

reuzeau 20/10/2014 11:14

Jeremy, on ne se connait pas, mais JE T'AIME.
Je dirige la Manufacture des Abbesses depuis 7 ans, avant ça, je produisais des spectacles, déjà, et avant ça, aussi, je travaillais comme "simple" acteur.
Et déjà à l'époque (alors que j'étais payé pour faire mon boulot, et que je n'avais pas mon mot à dire sur la manière dont les pièces étaient produites), ce système me rendait dingue! J'ai le souvenir d'avoir joué dans une salle de 300 places, pleine, et d'avoir entendu ensuite que la recettes étaient quasiment nulle. Je ne comprenais pas. Quelle valeur avait mon travail. Quelle logique folle était à l'œuvre.
Bref, aujourd'hui, je produis mes propres spectacles, dans mon propre théâtre. Et je n'en fais jamais, des invits. Oui, j'ai joué devant des salles très clairsemées. Oui, ça a parfois été dur. Mais j'espère que je ne céderais jamais.
Je dirige aussi la Manufacture, donc, et j'essaye de faire tenir cette ligne aux spectacles que j'accueille. Et c'est compliqué. Parce que les artistes, les producteurs avec qui je parle, ont tous joué dans d'autres salles, et que "c'est la norme". Il m'est arrivé que des pièces ne se fassent pas parce que les producteurs ne voyaient pas d'autres solutions que de bourrer d'invitations pendant un mois pour "lancer le spectacle". Quelle tristesse si c'est le seul horizon… Mais il est vrai que comme tout le monde le fait, je peux comprendre, aussi, que la peur soit là, de rater le train…
Et il y a aussi un problème de concurrence déloyale. Comment je suis censé faire pour convaincre des gens de venir payer leur place pour voir "Mécanique instable" qui reprend dans quatre jours, alors que des dizaines d'autres pièces (je n'ose pas écrire "centaine") peuvent être vus gratuitement?

Bref, je suis d'accord, à un point que tu ne peux pas imaginer.

Ta charte de bonne conduite, je la signe demain debout sur la table en hurlant "mort au fossoyeurs !!"

En attendant, n'hésite pas à venir voir ma pièce, je t'invi… ahhhh non, non, je t'invit à payer ta place, évidemment.

A+
yann Reuzeau

reuzeau 20/10/2014 18:15

oui, nous sommes dans la même problématique… mais c'est important !! même si c'est parfois compliqué.

A +

Jérémy Manesse 20/10/2014 12:04

Merci du soutien, c'est évident que les directeurs de salle sont aussi un levier essentiel pour changer les choses. Les salles seraient tout à fait dans leur droit (leur devoir ?) d'imposer ce genre de charte dans leurs théâtres aux compagnies qui souhaitent s'y produire... Après, j'admets que même de notre côté, il y a encore des progrès à faire de ce point de vue, et qu'on a des scrupules à imposer des choses à des compagnies qui nous paient un minimum garanti. Pour l'instant, j'arrive à faire qu'on ne fasse plus dans la débauche d'invits pour les spectacles "maison", mais je dois encore convaincre la direction (que j'appelle aussi "papa") de pousser plus loin et d'étendre ça aux spectacles "extérieurs". Eh oui, le combat se mène aussi devant chez nous !

Manufacture des Abbesses 19/10/2014 21:32

10000% d'accord aussi