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ON EN EST LÀ :

Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

Pierre, feuille, ciseaux, mitraillette

Il y a des jours qui ne finissent carrément pas comme ils ont commencé. Ce matin, je voulais écrire un article autour de la naissance (j'en ai deux en tête, un pour faire la pub du Groupe Naissance, qui nous a sauvés sur la naissance de notre petit deuxième, l'autre pour expliquer ce qui m'est passé par la tête quand j'ai appelé mon fils Loki... ces deux articles viendront, mais plus tard). Et puis je me suis embarqué dans une discussion sur Facebook à propos de l'augmentation du tarif du stationnement dans Paris, où je me suis retrouvé un peu à contre-courant. Pour ma part, je suis pour tout ce qui peut débarrasser la ville des bagnoles et éviter à mes enfants d'avoir un cancer à trente piges, ce qui m'a mis en opposition assez farouche avec... des gens. Ça aurait été un truc sur l'écologie, l'air à Paris, les gens qui râlent, tout ça. Un jour, peut-être.

Et puis bon, des fois, on décide de ce dont tu vas parler à ta place. Ça me fait bien suer que le premier article de l'année soit aussi sinistre, mais je ne peux pas éluder les événements du jour, à savoir le massacre de quelques rigolos équipés de crayons par deux (ou trois ?) abrutis équipés d'armes lourdes.

C'est peu dire que cette journée a été choquante. Pour la teneur des faits, bien sûr, et puis pour la façon dont on reçoit les infos maintenant. Par bribes partielles d'information, on ne peut plus vagues, sous forme d'alertes (sur mon téléphone, c'est le Monde qui se charge de me plomber régulièrement la journée). Au début, on veut pas croire à un truc aussi horrible, alors on pense à une news enflée par les médias, comme on en reçoit tous les jours, pour faire cliquer. Et puis les détails tombent. Et puis le nombre des victimes. Leurs identités. Le coup dans le bide. Et puis les réactions. Une vague de changements d'images de profil sur Facebook. Un besoin de partager, de se rassembler. Le bon côté des réseaux sociaux, à quelques débordements près (est-ce qu'on peut pas établir un moratoire de 24 heures dans ce genre de cas avant de retomber dans les accusations et les moqueries ?). Mais sentir au fur et à mesure le poids réel de la chose.

Et puis incapable de bosser aujourd'hui. On a vaguement réussi avec le camarade Aurélien Vives, avec qui on avait rendez-vous pour déjeuner, à se dire deux-trois choses constructives sur les conférences Panini qu'on animera à Angoulême... mais c'était poussif. Et mes traductions, aujourd'hui, n'ont pas avancé d'un pouce.

Et puis expliquer à mon fils de quatre ans, qui ne pose pas de question mais qui voit évidemment nos têtes... lui expliquer pourquoi sa mère... et son père aussi, allez... n'arrêtent pas de pleurer aujourd'hui. Lui dire que des gens ont tiré avec des vrais pistolets sur des gens, parce qu'ils avaient fait des dessins rigolos, et qu'ils sont morts. Et que papa et maman sont tristes parce qu'ils trouvent qu'on ne devrait pas se faire tirer dessus parce qu'on fait des blagues.

Ce que j'écris est sans doute hyper décousu (encore plus que d'habitude, je veux dire). C'est difficile de décrire l'état dans lequel je suis. Il y a un aspect 11 septembre, bien sûr, dans le côté absurde de la monstruosité de ce qu'il se passe. Ce truc un peu irréel où on a l'impression de voir de la science-fiction, tellement les méchants sont plus caricaturaux que les vilains de cinéma, avec des moyens hollywoodiens. Attaquer des dessinateurs à la mitraillette ? Vraiment ? Tuer quelqu'un pour un dessin ?

Et puis il me revient des souvenirs d'enfance, de quand on a annoncé par téléphone la mort de Coluche à mes parents. Rien de comparable dans les circonstances, bien sûr, mais une tragédie qui frappe des gens qui ne cherchent qu'à faire marrer, et dont on est assez proche. Cabu a dessiné une affiche pour le Café de la Gare il y a quelques années, et ma mère racontait aujourd'hui à quel point l'équipe d'Hara-Kiri (l'ancêtre de Charlie Hebdo) était des premiers fans du théâtre. Wolinski emmenait des minettes à des pièces qu'il connaissait par cœur, et profitait des gros éclats de rire, dont il savait très bien quand ils tombaient, pour les emballer. Des gens qui, toujours selon ma maman Sotha, auraient éclaté de rire si on leur avait dit que c'était comme ça qu'ils allaient mourir. Mais on en est là.

Parce qu'il y a aussi le fait que ça frappe vraiment pas loin. Dans l'arrondissement d'à côté, des gens qui font partie de la génération Café de la Gare... et pour des raisons qui me tiennent forcément à cœur. J'ai toujours pesté sur la difficulté grandissante qu'on a à pouvoir rire de tout, et en particulier de la religion. Et je ne conçois le théâtre que comme un poil à gratter, un truc qui a des choses à dire. Ça ne m'intéresse pas d'écrire du pseudo-boulevard consensuel, où personne ne peut trouver à redire à quoi que ce soit. Pour moi, il est impératif que les pièces qui se montent aient quelque chose à dire, qu'elles soient susceptibles d'en froisser certains, d'en déranger d'autres, d'en agresser, même. Un point de vue.

Alors j'évite en général d'aborder la religion, parce que ça provoque une tension même chez mes proches. Mais sur ma précédente pièce, aPhone, je me servais du prétexte des sketchs sur les portables pour donner mon point de vue sur la société de consommation, la toute-puissance des banques, l'incapacité des gens à débattre et la polarisation générale de la société entre "POUR" et "CONTRE", quel que soit le sujet. Et ma prochaine pièce, Mamans, parlera d'un thème qui peut sembler innocent (faire un enfant, c'est teeeellement merveilleux), mais sur lequel il y a encore énormément de tabous et de choses dont on ne tolère pas qu'elles soient dites. Si mes pièces ne contrarient pas un peu une certaine partie du public (ils diront qu'ils trouvent ça mauvais, mais c'est surtout parce qu'ils n'apprécient pas le contenu), j'estime que je n'ai pas fait mon boulot.

Et quand il se passe quelque chose comme aujourd'hui, je me sens personnellement visé. Humainement, professionnellement, artistiquement. J'ai peur que les auteurs, les productions, les théâtres, ne deviennent encore plus frileux qu'ils ne le sont déjà, après une semaine de "Je suis Charlie" de bon aloi. Qu'il devienne impossible de monter une pièce qui parle de religion, par exemple.

Alors j'espère. J'espère que le terrorisme ne gagnera pas. Que Charlie Hebdo sortira renforcé de plusieurs milliers de nouveaux lecteurs de cette tragédie. Qu'on évitera les polémiques stériles et qu'on pourra tous être d'accord sur le fait que ces actes, l’œuvre de quelques tarés, doit à tout prix renforcer notre attachement à la liberté d'expression, de toutes les expressions, et de toutes les opinions, aussi folkloriques soient-elles. Que la dénonce redevienne dans le vent. La vraie, pas celle qui tape sur la même chose que tout le monde.

Enfin voilà, comme beaucoup ce soir, je pense, j'avais surtout besoin d'en parler. Je vois mes statuts de Facebook de ce matin... la bande-annonce d'Ant-Man, la photo de tite chérie pour teaser ma prochaine pièce... et tout ça semble bien trop innocent, tout à coup...

Mais merde, c'est aussi ça, de ne pas céder au terrorisme. Demain, refaisons des blagues, passionnons-nous pour un type qui chevauche une fourmi, reprenons le cours de nos vies... mais n'oublions pas ce qu'il s'est passé, ce qu'on cherche à nous interdire, et à quel point c'est précieux.

Vous n'avez pas tué Charlie. Je suis Charlie. Je connais tout un tas de Charlie. Et je serai encore Charlie la semaine prochaine.

Tuez un Charlie, dix mille autres prendront sa place.

J'espère.

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