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Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

L'heure des bilans (part 2)

Dans un article paru cette semaine, Les Échos évoque le rachat de nombreux théâtres parisiens par des grands groupes, tels Vivendi ou Vente-Privée. Ils ne sont pas les premiers, Télérama en a parlé il y a peu. L'article est plutôt bienveillant (normal, c'est quand même Les Échos), et même les professionnels de la profession choisis pour donner leur avis voient d'un œil plutôt optimiste l'irruption du CAC40 dans la gestion des théâtres. Pour résumer, l'argument est que la gestion des théâtres est souvent "artisanale", et que l'arrivée de professionnels de la finance va faire du bien au milieu, et permettre d'engager de grosses vedettes sur de beaux spectacles. Je schématise à peine.

Bon, j'ai été élevé au Café de la Gare, qui fut un jour un temple de l'anarchisme, et ça colore peut-être ma perception des choses. Mais j'ai maintenant 41 ans et j'ai eu le temps de me forger ma propre identité, mes propres convictions, ma propre vision du théâtre. Et il n'y a pas un cas de figure où je puisse voir ce qui est annoncé ici comme une bonne nouvelle.

Alors, oui, les directeurs de théâtre ne sont pas forcément les meilleurs gestionnaires du monde. Je suis le premier à penser qu'il y a des choses à revoir, y compris chez nous, mais ce ne sont que des choses qui seraient faciles à mettre en place. L'argent n'est pas forcément un gros mot. C'est bien qu'un théâtre soit viable, tout simplement pour pouvoir continuer d'exister. C'est même bien qu'un théâtre soit rentable, pour pouvoir payer convenablement les comédiens et préparer le montage du spectacle suivant de façon confortable. Mais tous mes poils se hérissent à l'évocation de la notion qu'un théâtre pourrait être profitable au sens littéral, c'est-à-dire permettre de faire du profit. Non, non, cent fois non, un milliard de fois non. Et quelle raison pourrait pousser ces grands groupes à investir dans les théâtres, autre que la perspective de faire du profit ? Ça n'est pas une vision gauchiste, c'est une évidence. Rapprocher finance et culture, ça ne peut être que choquant. C'est presque antinomique.

C'est un des problèmes majeurs qui menacent les théâtres actuellement, mais ça n'est pas le seul. Une réforme des Assedics plutôt bonne a été négociée, mais le MEDEF refuse de la signer et, de ce que j'entends, les discussions pourraient être reportées à l'année prochaine, après les élections présidentielles (Que ceux à qui le piège paraît un peu gros lèvent le doigt). Le problème du remplissage par invitations, on commençait à en parler, je percevais une prise de conscience de la part du milieu (ou au pire, un petit sentiment de culpabilité)... mais je sens bien qu'avec les attentats, tout le monde s'est un peu assis sur ses déclarations de bonnes intentions, en attendant la fin de la tempête. Les sites de ventes de places de théâtre continuent à se faire un fric monstrueux sur des spectacles qui peinent à subsister, et même les sites qui refilent des places gratuites prennent une commission. Pire, voilà que France Inter leur fait de la pub ! Un comble et un scandale !

On continue ? On sait l'usine à fric que représente le Festival d'Avignon (pour tout le monde sauf pour les compagnies, hein), mais pour énormément de spectacles, ces trois semaines de représentations non-stop sont essentielles pour trouver les dates de tournée qui vont leur permettre de vivre tout le restant de l'année. Eh bien, nouveauté cette année, l'inspection du travail a contacté les compagnies pour leur "rappeler" qu'il était obligatoire que les comédiens aient un jour de relâche par semaine... bien sûr, la location de la salle, des apparts etc. ne sera pas remboursée sur ces jours. "Mais il faut qu'ils puissent se reposer !" Pourtant je comprends pas, on n'avait pas dit que les intermittents étaient des grosses feignasses ? Faudrait choisir.

Je laisse tout le monde aller vomir tranquillement, et je continue. Il y a BEAUCOUP de choses qui ne vont pas dans le fonctionnement des théâtres. Les comédiens pas payés, ou payés à l'heure (20 euros pour jouer dans un spectacle ? Eh, pourquoi pas, tu n'as bossé que deux heures, non ?). Certaines contraintes imposées aux spectacles montés dans le cadre du Fonds de Soutien, qui réduisent leurs chances de succès (un spectacle est censé se jouer au moins cinq fois par semaine - et même, normalement, six - ce qui, dans le contexte actuel, accentue terriblement les difficultés de remplissage, le recours aux invits, etc, etc).

Et puis bon, en oubliant le théâtre, on a les mêmes actualités : Il y a beaucoup à dire sur la société actuelle, les médias, la politique, la gestion des manifs, le FN, la culture du buzz, l'état d'urgence. En bref, ça n'est certainement pas le moment d'écrire "Mon cul sur la commode IV" ou "Ma voisine suce des spaghettis". Je suis de ceux qui pensent que le théâtre doit faire comme s'il avait le pouvoir de changer le monde, même quand c'est complètement irréaliste. C'est pour ça que je suis là. Mais comment réagiront ces fameux grands groupes quand quelqu'un voudra monter une pièce "engagée" dans l'un de "leurs" théâtres ? Ne serait-ce qu'une pièce qui divise le public, qui fait polémique ? Oui, c'est bien ce que je pensais.

Tiens, je me demande s'il sera dit quoi que ce soit sur tout ce que je viens d'évoquer ce soir, à la cérémonie des Molière.

C'est drôle, avec la fin de MAMANS, je pensais me poser un bon moment, me concentrer sur mes traductions et me couper un peu du théâtre, vu le marasme actuel (ce qui était un peu lâche, peut-être). Mais ma prochaine pièce bout dans ma tête, et je pense qu'il ne faudra pas longtemps avant que je crache un premier jet sur le papier. Ça parle politique et journalisme, et ça décrit un débat d'entre-deux-tours aux élections présidentielles, où les candidats se retrouvent forcés de dire toute la vérité. Autant dire que ce serait pas mal que je la monte d'ici un an. Je vous promets que ce sera moins adolescent que ça n'en a l'air, pitché comme ça.

Mais comme je le disais dans mon précédent article, il y a peu de chances que tout ça se fasse au Café de la Gare. Parce que, face à tout ce que je viens de déballer sommairement, on fait partie des (rares) lieux qui ont la légitimité, l'aura et pour tout dire le devoir de faire évoluer les choses, de proposer des choses, et surtout de raconter des choses. Mais ça n'est pas au programme.

Certes, on a pour habitude d'accueillir des spectacles extérieurs excellents (l'impertinent Guillaume Meurice vient d'archi-blinder quelques représentations et reviendra à la rentrée, et si vous n'avez pas vu Ça n'arrive pas qu'aux autres, dont la dernière a eu lieu samedi, honte sur vous et foncez le voir au Théâtre des Béliers à Avignon cet été, que Nicolas Martinez décroche le Molière ce soir ou pas). Mais le Café de la Gare est avant tout un vivier d'auteurs et d'acteurs. Bon, un certain nombre sont de la même famille, mais on a tous nos bandes. Il n'y a chez nous personne de connu, mais il y a d'excellents comédiens et des auteurs qui ont des choses à dire. Bien sûr, ça n'intéresse personne, parce qu'il faut d'abord aller voir les vedettes. Mais la solidité du théâtre et de son aura, même en ces temps difficiles (Florence Foresti arrive quand même à nous citer aux César comme symbole de désobéissance), nous donne une place à part dont nous devrions jouer davantage, et on devrait gueuler plus fort que les autres.

Mais ça n'est pas prévu, et c'est parce qu'il semble que je ne pourrai jamais appliquer cette vision des choses à la gestion du théâtre que je préfère me retirer, en espérant pouvoir jouer un rôle autrement, ailleurs. J'aurais aimé écrire un nouveau chapitre, peut-être plus agressif, dans la saga de ce théâtre chargé d'histoire, mais pour des raisons sur lesquelles je ne m'étalerai pas, je m'aperçois qu'il est temps que je prenne le large, pour écrire ma propre histoire. Qu'on ne voie pas ça comme une charge en règle contre le directeur actuel (que j'appellerai "papa", pour simplifier, et pour préciser auprès de ceux qui seraient moins au courant), il s'agit d'une incompatibilité de points de vue. D'un désaccord sur les priorités.

Alors, c'est quoi la suite ? C'est un peu vague. Dans l'immédiat, j'adorerais qu'on me propose de jouer dans une pièce que je n'ai pas écrite, ça fait longtemps (et c'est l'occasion de remercier Fabienne Galula et Fabrice Feltzinger, les derniers à me l'avoir proposé). J'ai le projet de spectacle que je viens d'évoquer, qu'il faut que j'écrive (et dans lequel on entendra très certainement la chanson ci-dessous). Mes traductions, bien sûr, qui suffisent à me tenir occupé et dont je reparlerai bientôt. Ma famille surtout, ma femme, mes enfants, notre déménagement. Et puis pour changer d'air, je vais me retrouver, avec ma chérie, à partir deux semaines en fin d'année dans les montagnes, pour mettre en scène une troupe amateur, pour qui j'écrirai sans doute une pièce. Parce que les choses sont aussi plus simples quand on sort de Paris.

Oui, en fait, c'est pas si vague, tout ça. Et plus loin ? Ah, on verra bien, mais une chose est sûre, je n'ai pas dit mon dernier mot. Tiens, d'ailleurs, je ne le dirai pas, le dernier mot, je laisserai ce soin à quelqu'un d'autre :

"Le théâtre (...) ce n'est pas un métier où on s'enrichit, et le désintéressement y est la règle générale. Et s'il était permis d'y faire fortune, le théâtre perdrait d'un coup ses vertus et son honnêteté, et c'est alors qu'il serait un métier honteux.

Si le théâtre, depuis quelques années, tend à s'industrialiser, il le doit plus aux intermédiaires, aux entremetteurs et aux organisations sociales que les États tolèrent ou protègent, qu'à ses serviteurs véritables. (...)

En ce moment, pour le théâtre, la question du régime politique n'importe pas, il importe seulement que les hommes qui s'y destinent soient purs, jeunes, disciplinés et qu'ils sachent rester pauvres. C'est à présent l'avenir de toutes les institutions, de toutes les sociétés nouvelles. Pour vivre et pour durer, le théâtre doit rester pauvre, et les hommes qui s'y consacrent devront rester purs pour pouvoir résister à la corruption de l'argent et à la vanité de la publicité."

Louis Jouvet. Oui, madame. Et il est même plus trash que moi, parce que allez, je suis quand même bien content quand j'ai un peu d'argent de côté. Et bon, j'aurais parlé des femmes, aussi. Mais voilà, Louis Jouvet.

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