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Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

Appel à la Gauche Mignonne

Bon, au lendemain de l'élection, je dois admettre que ça me démangeait fort d'écrire un article qui aurait sans doute commencé par quelque chose comme "OH MON DIEU ELLE A FAILLI PASSER AH en fait non". Après deux semaines à me faire quasiment insulter chaque jour parce que j'envisageais d'autres options que de voter Macron face à Le Pen, cette grande victoire des mathématiques qu'a constitué le deuxième tour m'a conforté dans tout ce que j'avais dit plus tôt. Il aurait fallu que les 11 millions d'abstentionnistes au complet votent Le Pen pour qu'elle passe, ce qui était absolument prévisible (et prévu), et la quantité de bulletins blancs et nuls a été suffisamment élevée pour qu'elle soit notée même par les plus macronistes des médias. Au temps pour les auteurs de la farfelue théorie de l'abstention différenciée. Et malgré ça, au soir du deuxième tour, ça n'a pas empêché les Bayrou, Méadel et consorts de pavoiser sur le score d'adhésion "évidente" de Macron. Qu'est-ce que ça aurait été si le vote blanc et l'abstention avaient été moins forts ?

Mais bon, vous avez eu de la chance, j'avais énormément de taf en retard... et puis, faut bien le dire, j'étais un peu déprimé par toute cette séquence. Et par la joie de ceux qui ne voulaient pas vraiment de Macron, mais qui étaient teeeellement soulagés que ce ne soit pas Le Pen qu'ils ont trouvé leur compte dans cette tristesse. "Bon, on verra bien" a sans doute été la réaction la plus générale, ce qui m'a d'ores et déjà fait tiquer, parce que ça pourrait bien être l'histoire de ce quinquennat et de la ruine de la gauche.

Avec la nomination d'Edouard Philippe au poste de Premier Ministre, j'ai vu quelques signes de contrariété bienvenus de la part de mes amis "de gauche". "Ah oui, mais là c'est quand même très à droite", "Il prend pas Borloo ?", etc. Aussitôt suivi de "Bon, au moins c'est pas Estrosi" ou "Bon, on verra bien ce que donne le gouvernement". En n'oubliant quand même pas au passage les trucs du genre "Roh, avec son caractère, Mélenchon a encore rendu impossible l'union de la gauche" ou "Roh, ça veut dire quoi d'aller attaquer Menucci chez lui, quel égo ce Mélenchon". Parce que quoi qu'il arrive, il ne faut surtout pas oublier de taper sur Mélenchon.

Et puis vient le gouvernement, avec une parité de façade (la plupart des femmes étant un peu cachées derrière), des types bien bien de droite aux rênes du budget, des vieux à la pelle... mais AH ! Divine surprise ! Nicolas Hulot est à l'écologie ! De quoi faire des choses magnifiques : Macron n'avait pas de programme écologique, libre donc à Hulot d'en écrire un. Et là, je vois les gens qui ont voté Macron au premier tour de la présidentielle, un peu à contre-coeur, en disant "oui, ok, mais quand même il est jeune", revenir du rocher sous lequel ils s'étaient cachés en disant de ce gouvernement "oui, ok, mais quand même il y a Hulot".

Cette gauche-là, je l'appelle la Gauche Mignonne. Elle est mignonne, parce que même en s'étant fait marcher sur la gueule un sacré nombre de fois, elle continue à y croire. A se dire que "ah, Chirac a été élu par les voix de la gauche, il va en tenir compte", "ah, si Sarkozy fait l'ouverture, peut-être que ça va tempérer", "ah, maintenant que Cahuzac n'est plus là, peut-être que Hollande va lutter contre la finance", "ah, il y a Bruno Le Maire à Bercy, mais si Hulot est là c'est bien pour qu'il puisse faire quelque chose". Et dans le même temps, la Gauche Mignonne voit d'un mauvais oeil les excités de la France Insoumise parce qu'ils sont quand même très énervés, on ne pourrait pas changer le monde sans crier plutôt ?

J'ai beaucoup d'admiration pour la Gauche Mignonne, cette femme trompée qui voit revenir son mari et se dit "bon, si je lui pardonne, il ne va quand même pas me refaire le coup"... pour la septième fois. Et qui a un peu peur du voisin qui lui propose de casser la gueule au mari infidèle. J'envie cette forme d'optimisme. Dans la Gauche Mignonne, il y a aussi des gens plus jeunes, qui ont le temps, qui préfèrent que Hamon crée... quelque chose... avec des gens... un jour. Qui n'ont pas le sentiment d'urgence ressenti par certains parents comme moi, de la Gauche Enervée devenue Gauche Dépressive, qui se disent que l'espoir d'un monde meilleur pour leurs enfants leur a peut-être définitivement échappé le soir du 23 avril, à 600 000 voix près.

Je vois bien la Gauche Mignonne se dire qu'en fait, il vaut mieux que Macron ait sa majorité à l'assemblée, parce que sinon ça va être le bazar quand même, et puis Nicolas Hulot ne pourra rien faire si c'est le bazar. Comment je le sais ? Je lis ce sondage sorti aujourd'hui.

Alors, c'est simple. France Insoumise + PS + Divers gauches : 21% d'intentions de vote. REM + Modem + LR + FN : 70%. Sérieusement, c'est ça, le rapport de force ? Non, déjà, il manque 9%, et en plus ça signifie forcément qu'il y a beaucoup d'électeurs de gauche qui envisageaient déjà, avant la nomination du gouvernement, de voter pour une politique de droite, en se disant "bon ben on verra". Ou parce qu'ils croient encore que Macron est "quand même un peu" de gauche. C'est à ces gens-là que la nomination de Hulot s'adresse, comme un genre d'anesthésiant en attendant les législatives. Comme l'arbre qui cache l'usine pétrochimique. 

Et je vais vous dire, j'aurais envie d'y croire. Vraiment. Pour moi, l'écologie c'est la priorité absolue, et 80% de la campagne présidentielle aurait dû porter là-dessus. J'aimerais vraiment me dire que Hulot pourra faire ce qu'il veut, mais très honnêtement, je crains qu'il fasse surtout office de caution "altermondialiste" en attendant les législatives. Il y a un milliard de raisons pour qu'il ne soit plus là d'ici quelques mois. Pas forcément parce qu'il sera écarté, plus probablement parce qu'il claquera la porte. Le premier signe dans ce sens-là, c'est qu'alors qu'on aurait pu penser que Hulot avait négocié l'abandon définitif de l'aéroport NDDL, on parle aujourd'hui de la nomination d'un médiateur. Clairement, ça reporte au-delà des législatives une décision qui aurait pu être immédiate. Ca m'étonnerait aussi qu'on ait des avancées fortes et nettes sur la sortie du nucléaire ce mois-ci.

Et puis, je me souviens de la dernière fois que Hulot a servi de "caution" à un gouvernement de droite, à l'époque de Sarkozy, de "l'ouverture" et du Grenelle de l'environnement. Comme il a regretté son implication dans ce foutage de gueule. Et pourtant il remet le couvert, plein d'espoir. Lui aussi fait partie de la Gauche Mignonne.

Mais je dis à la Gauche Mignonne, mettons de côté deux secondes Nicolas Hulot. Nous avons alors un gouvernement qui comprend :

- Edouard Philippe, Premier Ministre et ancien lobbyiste d'Areva, pas fan de la transparence, impliqué dans le pillage de l'uranium nigérien.

- Gérard Collomb, Ministre de l'Intérieur, Premier Traître du PS. L'homme que Valls aurait aimé être.

- Jean-Yves le Drian, Affaires Etrangères, qui a en gros gagné sa cote en vendant des Rafales. On peut trouver ça génial, c'est pas mon idée de la gauche. Et puis v'la le renouvellement.

- Sylvie Goulard, Ministre des Armées (et plus de la Défense, c'est de la sémantique mais ça me fait tiquer). Qualifiée comme bonne élève de l'Europe, grande fan des traités actuels.

- Agnès Buzyn, Ministre de la Santé qui ne voyait pas d'un mauvais oeil les conflits d'intérêts pour les experts.

- Gérard Darmanin, Ministre des comptes publics très très de droite, qui était pour la Manif pour Tous et qui nous promet une belle austérité du cul.

- Jean-Michel Blanquer, Ministre de l'éducation, dont la FCPE rappelle que ce n'est pas avec lui qu'on aura plus de profs. Là aussi, la rigueur est à nos portes (si tant est qu'elle s'en soit éloignée un jour).

- Bruno Le Maire, Ministre de l'économie... Franchement, si j'ai besoin d'expliquer à un électeur qui se pense plutôt à gauche pourquoi il faut avoir peur de lui, c'est qu'il faut vraiment repenser vos curseurs.

- François Bayrou, Ministre de la justice. J'aimais bien Bayrou. J'ai voté pour lui il y a dix ans. Il a depuis perdu beaucoup de crédit à mes yeux, dilapidant ce qu'il restait en faisant passer les résultats du deuxième tour pour un vote d'adhésion.

- Marlène Schiappa, Chargée de l'égalité hommes-femmes, qui défendait les femmes rondes en se vautrant dans tous les clichés ("C'est vrai, les grosses sucent mieux parce qu'elles sont gourmaaandes").

Ca, c'est juste ce que j'ai trouvé en me penchant deux minutes. Franchement, la seule nomination que j'accueille bien sorti de Hulot (mis à part les gens qu'on connaît pas bien et qu'on va pas leur faire un procès d'intention d'entrée), c'est celle de Françoise Nyssen à la culture, mais quelque part, ça veut aussi dire quelque chose. Nos professions font partie des plus dérégulées et précaires et correspondent bien à l'idée libérale du monde du travail. On peut par exemple prendre l'exemple de l'acteur d'une pièce de théâtre, qui peut apprendre que la pièce où il était payé au lance-pierres s'arrête, une semaine avant la date de dernière, et qui se retrouve sans rien pour peu qu'il n'ait pas fait "ses heures" pour renouveler ses Assedic.

Alors, si on est prêts à s'inquiéter un peu malgré la présence de Hulot, qu'est-ce qu'on fait ? Eh ben, il y a des législatives dans quelques semaines. Dans l'état actuel des choses, la France Insoumise est la SEULE formation qui puisse faire au premier tour des scores capables de la qualifier pour le second. Ca ne sera pas évident : Il faut 12,5% des inscrits pour être qualifié pour le second tour. Avec 43% d'abstention (si ça vous paraît énorme, je reprends seulement le chiffre de 2012), ça fait 21,9% des suffrages exprimés. Ce qui veut dire que pour avoir une chance d'obtenir des sièges, la dispersion n'est pas envisageable.

Bien sûr, le sondage à l'échelle nationale ne veut pas dire grand-chose. Pour évaluer l'équilibre des forces, il faudrait faire un ajustement assez complexe des résultats du premier tour de la présidentielle. Je vous recommande d'aller voir les résultats de votre circonscription au premier tour et d'ajuster en fonction de l'abstention pour voir les possibilités qu'ont les candidats des différents partis d'accéder au second. En sachant 1) que la mobilisation à droite risque d'être meilleure que quand il s'agissait de voter Fillon et 2) que les coups portés contre Mélenchon et la France Insoumise ont laissé des traces. Il faut bien admettre que la réaction dépitée de Mélenchon au soir du premier tour a un peu démobilisé les troupes, mais est-ce que ça doit effacer une année d'une campagne formidable ?

Malgré son tassement (mais on voit dans le dernier sondage un redressement, sans doute au fur et à mesure que la réalité du PROJEEET Macron apparaît), il demeure que la France Insoumise est le mouvement le mieux placé pour représenter la gauche à l'assemblée. Ca ne suffit pas à être optimiste : Certaines simulations donnent une grosse trentaine de sièges à la FI, et une poignée seulement au PS, soit moins de 50 sièges pour la gauche et le reste pour la droite, le centre et le FN. Une cata totale !

Alors je sais qu'on s'est beaucoup disputés ces derniers temps, je sais que certains n'aiment pas du tout Mélenchon, mais intéressez-vous au programme, au candidat France Insoumise de votre circonscription. Si l'union n'a pas été possible, ça n'est pas entièrement de la faute de Mélenchon : Le score aux législatives (en nombre de voix et pas en nombre de sièges) est ce qui détermine les financements publics pour les différents partis... On comprend donc que le PS, le PC ou EELV n'ont AUCUN intérêt à s'effacer où que ce soit, car chaque voix abandonnée, c'est de l'argent de perdu.

Et puis pour ce qui est de l'égo de Mélenchon, voyez un peu ce qu'il se passe sur BFM quand il a l'audace de donner la parole à l'une de ses porte-paroles. Le travail de sape et de surpersonnalisation du mouvement bat son plein.

C'est donc à nous, électeurs, de trancher. Il ne s'agit pas de voter utile, il s'agit simplement de survivre. Si on ne pousse pas les candidats les plus à même de l'emporter, on va se retrouver avec une assemblée ressemblant aux conseils régionaux de PACA ou des Hauts-de-France. Alors qu'il est réellement possible de faire un beau score, voire même d'obtenir une majorité de cohabitation. C'est très loin d'être gagné. Mais pour le coup, cette possibilité est mathématiquement accessible. Parce que mine de rien, on a un Président et un Premier Ministre qui démarrent avec une cote de popularité bien faiblarde. Pour leur faire barrage, c'est maintenant ou jamais.

Et comme ça, on pourrait garder Hulot et lui offrir le gouvernement qui lui permette d'appliquer vraiment ses idées, tiens.

Bon, promis, la prochaine fois, je me remets à parler de comics et de super-héros. Allez, hommage.

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