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Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

Bon, évidemment, il suffit que je dise du mal de Battlestar Galactica pour que j'entende dire que le dernier épisode en date (celui qui passe ce soir) est le meilleur de toute la série, tous épisodes confondus. J'ai quelques épisodes de retard, on verra ça au retour de tite chérie.

Puisque je me retrouve avec un peu d'avance sur mes traductions (et ça n'est pas si souvent), j'en profite pour me repencher sur cette rubrique que j'ai un peu délaissée ces derniers temps. Ca tombe bien, récemment, j'ai été confronté à un exercice assez différent et assez difficile. Un truc que j'ai accueilli les bras ouverts et qui s'est avéré un des trucs les plus complexes que j'ai eu à traduire.
(Au passage, je n'ai pas encore passé en revue mes traductions du mois de juin : c'est parce que j'attends qu'on m'envoie les visuels des BDs, mais ils m'arrivent chaque mois de plus en plus tard... je vais sans doute devoir trouver un autre angle d'approche.)

Permettez-moi donc de vous présenter B.C., le héros de Johnny Hart. C'est un comic-strip à l'ancienne, se déroulant à l'ère préhistorique, et dont nous publierons en novembre un album de 200 pages, rétrospective des 50 ans d'existence sous la plume de son créateur, décédé l'an dernier. B.C. signifie en français "Avant Jésus-Christ", ce qui nous fait entrer dans le vif du sujet puisqu'il y a pas moyen que j'appelle le personnage principal de la BD comme ça.

Bon, à vrai dire, ce point précis n'a pas été un gros problème : le nom du personnage est rarement cité dans la BD, les précédentes parutions (même si elles remontent à ouh la la) ont toujours utilisé le nom U.S., j'ai donc gardé B.C. avec une note glissée quelque part dans l'introduction. Non, c'est pour les strips eux-mêmes que j'en ai bavé.

J'aurais dû me méfier un peu quand on m'a proposé la traduction de l'album, un bon huit mois à l'avance, après que (si j'ai bien compris) un(e) autre traducteur(trice) ait jeté l'éponge. Moi, j'ai sauté dessus. Des strips humoristiques, normalement, ça doit taper dans mes forces, vu que je suis... euh... drôle. Enfin, disons que c'est normalement mon métier, comme auteur et comme comédien. Ce qui est sûr, c'est que les traductions où je me sens le plus à l'aise, c'est quand je m'attaque aux dialogues enlevés et rigolos d'Ellis, Vaughan, Bendis ou Ennis, par exemple (dommage qu'il s'appelle pas Vaughanis, tiens... vous voyez bien que je suis drôle. Hum.).

J'ai donc commencé à feuilleter l'ouvrage (dont l'amusante case ci-dessus ne fait pas partie) en début d'année... et j'ai commencé à avoir quelques sueurs froides. Pour exemple, le tout premier strip montre deux personnages achetant du poisson, l'un du maquereau (mackarel) et l'autre de la morue (cod). Le lendemain, les ambulanciers (oui, il ya  bien sûr tout plein d'anachronismes) embarquent un des deux, mourant. L'autre demande ce qui se passe, on lui dit qu'apparemment le maquereau n'était pas bon. Et en anglais, le gars dit la chûte : "There, but for the grace of cod, go I...", ce qui est un jeu de mot sur "there, but for the grace of god, go I...", un genre de proverbe dont les origines remontent au seizième siècle, et disant qu'on a eu chaud, en gros.

Bon, j'imagine que personne ne la connaissait, cette phrase, à vrai dire je ne la connaissais pas non plus avant de tomber sur le jeu de mots. Il m'a d'ailleurs fallu du temps pour remonter la piste parce que je n'ai pas compris tout de suite que c'en était un, de jeu de mots. Première page, merde. Bon, ce qui était évident tout de suite, c'est qu'il faudrait adapter, vu que la phrase même traduite ne dira rien aux français... mais quoi qu'il en soit, je ne traduis jamais un truc sans être sûr d'avoir compris de quoi on parle. C'est comme ça, par exemple, que j'ai appris plein de trucs sur la révolution irlandaise en me documentant pour la trad des épisodes de Preacher relatant les origines de Cassidy... ou que j'ai mis un certain temps à éplucher des sites sur la magie pour trouver s'il y avait un équivalent français aux "toadstones", pour le prochain et excellent volume d'Hellblazer (ça s'appelle des "batrachites", pour info). Et c'est comme ça que je peux même vous expliquer l'origine de la phrase ci-dessus, dite pour la première fois par un protestant anglais du 16e siècle qui voyait passer devant lui des criminels emmenés se faire pendre. Je ne vais jamais à l'intuition, genre "ça doit vouloir dire ça", parce que j'aurai l'air bien con si je me suis trompé. Et j'aime pas avoir l'air con.

Enfin bref, pour en revenir à la morue, il y avait forcément plein de jeu de mots à faire avec les morues, mais aucun qui corresponde à ce qui se passait dans le strip (et au ton général, d'ailleurs, même s'il y a beaucoup de blagues sur les grosses). Oui, parce que voilà, confronté à ce genre de situation, on n'a pas vraiment le choix : ou on trouve une traduction qui vend à peu près le même gag avec des mots différents (et c'est ce que j'ai fait ici, en remplaçant la morue par la sole et en finissant avec "ben dis donc, quel coup de sole") ; ou on trouve une autre blague à faire avec les mêmes dessins parce que le truc est vraiment intraduisible (j'y reviendrai). Quand on traduit ce genre de truc, on est vraiment auteur autant que traducteur, et en plus il faut faire rire "à la manière de...".
Bien sûr, il reste l'option de la note de bas de page, mais franchement, c'est pas l'idéal : une blague de quatre cases qu'on est obligé d'expliquer par une note, c'est un peu lourdingue et ça fera pas rire grand monde. J'ai utilisé cette option en tout dernier recours, et en général pour des gags quasi uniquement visuels, comme ceux mettant en scène des panneaux de signalisation qui n'existent pas en France. Je m'en suis sorti avec une petite dizaine de notes de bas de page sur 200 pages, et je mets au défi quiconque de descendre en-dessous.

Parce que l'histoire de la morue, j'en ai eu quasiment à chaque page. Johnny Hart est un adepte des jeux de mots, souvent trèèèèès tirés par les cheveux. Il m'a parfois fallu plusieurs minutes avant de trouver le jeu de mots d'un strip particulier... pour m'apercevoir qu'il était intraduisible.

Et puis donc, il y a carrément des fois où j'ai dû raconter une autre histoire avec les mêmes images. Sur un strip, une fille tricote et aperçoix une noix par terre. Elle dit "What's that ?" (jusque là, tout va bien), sa copine dit "a wallnut" et l'autre rétorque "what is it doing on the floor ?". Parce que "walnut". "Wall-Nut". J'ai fini par oublier le jeu de mots et jouer sur la disposition des personnages : "C'est quoi, ça ?", "Une noix", "... et tu la ramasses pas ?", alors que celle qui dit ça est juste à côté. Ca colle très bien avec les expressions des personnages, ça devrait être drôle, mais voilà, c'est un autre gag, quoi.

Dans les autres trucs où je me suis arraché les cheveux, il y a par exemple la fille qui frappe à la porte de quelqu'un, habillée en femme de ménage, disant qu'elle vient pour l'annonce pour faire "some light house-keeping" (un peu de ménage). Le type dit qu'il pense qu'il y a eu une petite coquille dans l'annonce : on s'aperçoit sur la case suivante qu'il habite dans un phare ("lighthouse"). Allez-y, amusez-vous, vous avez jusqu'à novembre pour trouver un truc et comparer avec ma solution.

200 pages comme ça.

Bon, j'ai l'air de me plaindre, là, mais tout ça m'a vachement amusé. Les habitués de cette rubrique (s'ils sont encore vivants) l'ont compris, je suis assez motivé par les défis de traduction, et je suis par exemple assez fiers de mes albums de Promethea, alors que dans le genre, c'était parfois assez cauchemardesque. C'est agréable d'alterner des trucs plutôt simples à traduire avec des trucs du genre de B.C., qui représentent un challenge.

Je voudrais surtout pas que cette passion devienne une routine, et avec ce genre d'albums, il y a peu de chances pour que ça arrive.

(Image Copyright Johnny Hart)

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ludo 17/06/2008 22:50

avoir "l'air con" ca doit arriver souvent pour un mec "drole" non ? :=)moi aussi j'adore toutes ces anecdotesMerci

Gendar 16/06/2008 15:30

Jiheffe> Il ne me semble pas que la morue française sente moins que la morue américaineSinon Jeremy, merci de redonner vie à cette rubrique, ce n'est pas que les autres ne m'intéressent pas, mais j'aimbe beaucoup celle-ci ;)

Jiheffe 14/06/2008 20:29

Ben "There, but for the grace of cod, go
I...", on le voit le jeu de mot avec god, non ?et Walnut aussi ? ;-)Alors que bon , en français, on les sent moins ;-)

Adinaieros 14/06/2008 19:42

Jiheffe : Ah ouais ? je trouve pas perso ^^Genre la premiere page avec la phrase idiomatique incomprehensible pour les francophones c'est pas super insitatif je trouve...

Jiheffe 14/06/2008 13:12

La seule concluson de cette rubrique est qu'il faut lire cet album en VO ;-)