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ON EN EST LÀ :

Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

En faisant de la pub pour mon Blog - oui, cet hyperlien est totalement inutile, mais ça me faisait rire -, je suis tombé sur un forum de discussion sur le théâtre. Il y en a pas tant donc je vous l'indique : Ca s'appelle fluctuat.net et c'est le nec plus ultra du mergitur. Oui, cette blague est totalement nulle, mais ça me faisait rire.

Je me suis retrouvé à glisser un commentaire dans un topic consacré à Cabaret, qui se joue aux Folies Bergère, ce qui n'a pas pu vous échapper si vous habitez Paris (ou alors c'est qu'il faut que vous sortiez de chez vous, un peu, il y a pas qu'Internet dans la vie). Curieusement - c'est même pas ma faute - s'en est suivi une discussion plus ou moins enflammée entre ceux qui ont adoré le spectacle ou meurent d'envie d'y aller et ceux qui rejettent l'aspect archi-commercial du truc - et qui, disons-le, ne l'ont en général pas vu.

Ma contribution minime au débat s'est placée un peu en marge de ce dialogue de sourds : Je comprends tout à fait qu'on nous bastonne Cabaret à coup de 4 par 3 à chaque station de métro, vu l'ampleur du truc, c'est pas un projet qui peut se contenter d'avoir 20 payants dans la salle. Je comprends aussi qu'on ait envie de le voir, moi-même j'y ferai sans doute un saut quand j'aurai le temps et l'opportunité de le faire.

Ce qui m'horripile, c'est à quel point l'amateur de théâtre / spectacle lambda abandonne progressivement toute curiosité, au fur et à mesure des années, pour n'aller voir que les grosses machines. Bon, pour beaucoup, ça ressemblera un peu au débat cinéma français / cinéma américain, mais ça n'a rien à voir. Un film de niche, sa niche pourra toujours suffire à ce qu'il ait son succès d'estime et des ventes subséquentes conséquentes en DVD. Une pièce de théâtre qui n'a ni vedette, ni budget promo derrière elle, elle a 90% de chances de ne pas exister plus de deux mois, et en ramant ferme avec ça. Les 10% qui restent, c'est des gros coups de bol, comme je vais vous en donner un exemple.

Mon père recherche désespérément depuis des années la recette de la pièce "qui cartonne", ce qui est compréhensible quand on est à la fois le directeur du Café de la Gare et un comédien qui aimerait faire tourner sa boîte avec ses propres spectacles, mais qui est terriblement usant. De mon côté, j'écris et monte des spectacles selon ce que j'ai envie de raconter, pas selon ce que je pense que le public attend. Ce qui a des chances tout à fait réelles de me fâcher parfois avec lui, comme peut vous le suggérer le résumé de ma dernière pièce, Une Comédie Légère. Je peux cependant me permettre cette éthique artistique qui fait rarement bouffer, en grande partie grâce à ma seconde vie professionnelle chez Panini. Merci Panini.

Toujours est-il que mon père, abandonnant petit à petit l'espoir d'un gros succès, vient de monter une comédie bien sympa avec une équipe qu'il apprécie - et que le public appréciera, je pense -, avec personne de connu et écrite par un nouveau venu dont c'est la première pièce. Il a démarré tellement en catimini que le jour de la première, il n'avait pas encore les affiches du spectacle et n'était pas dans le Pariscope (un oubli). Seul détail susceptible peut-être d'intriguer les spectateurs : La pièce s'appelle Pervers Noël. Et Noël, c'est dans deux mois. Ca peut paraître faiblard comme argument commercial, n'empêche qu'alors que mon père s'est par ailleurs relativement gamellé récemment avec une adaptation de Blier - Blier, quand même, merde -, Pervers Noël semble vouloir démarrer sur les chapeaux de roues. Je vous reparlerai de la pièce lorsque je l'aurai vue en vrai - je n'ai pour l'instant vu que les répetitions et un bout de représentation - mais ce qui est sûr, c'est que nous constatons un réel intérêt du public pour cette pièce... sans que rien puisse l'expliquer. Ca ne peut même pas être un bon bouche-à-oreille, la pièce a démarré la semaine dernière. Mon père lui-même en reste un peu pantois. Non, la seule explication, c'est que Noël, ça parle aux gens. Alors ils vont voir un truc avec Noël dans le titre. Ou c'est juste les étoiles qui sont bien alignées. En tout cas, ce genre de success story est très clairement l'exception qui confirme la règle. Et quand bien même, elle ne me rassure pas sur la curiosité du public.

Pour faire un succès, il faut... que ce soit déjà un succès. Une des questions les plus fréquemment posées par les gens qui réservent au Café de la Gare pour décider s'ils vont ou pas venir voir un spectacle, c'est "Est-ce que ça marche ?". Surtout, ne pas lui dire que la pièce a un sujet et a quelque chose à dire, la pièce passera alors pour intello. Non, si on veut qu'il vienne, il vaut mieux lui dire "ça cartonne". La première chose que va retenir un spectateur en sortant d'une salle, ça n'est pas s'il a aimé le spectacle ou pas, mais si la salle lui a semblé remplie ou pas. Il n'ira jamais conseiller un spectacle qui fait trois fauteuils dans une salle de 300 places, par exemple, même s'il a passé un moment inoubliable. Pas envie de passer pour un con, le monsieur. Bien évidemment, je généralise grossièrement, mais sachez-le : Si vous ne vous sentez pas visé par ce que je dis, vous faîtes partie d'une immense - quoique profondément appréciable - minorité.

Ma soeur, qui joue dans La Fondue Bourguignonne, pièce de ma mère - oui, c'est un peu la famille Bouglione, chez moi -, va souvent faire le pied de grue aux Kiosques, histoire de voir si elle ne peut pas débaucher quelques personnes pour venir voir son spectacle. Pour info, les Kiosques ce sont ces deux boutiques parisiennes qui vendent quelques places à moitié prix  pour de nombreux spectacles, à condition de les acheter le jour même. Eh bien ma soeur, là aussi, a constaté une évolution des moeurs, qui lui a été confirmée par les vendeurs des Kiosques : Avant, les gens arrivaient avec deux-trois titres de pièces avec vedette, et si ces spectacles étaient complets demandaient conseil aux vendeurs et pouvaient même se laisser aller à partir à l'aveuglette (d'où l'intérêt d'aller faire le pied de grue là-bas). Désormais, les gens arrivent et demandent : "Bon, qu'est-ce qu'il y a comme spectacle avec quelqu'un de connu ?". Ce jour-là, ma soeur a assisté à la totale. Adjani et Reno/Célarié étaient complets, la personne demande donc "Bon, quoi d'autre ? Avec quelqu'un de connu, hein." "Je sais pas... Jean-Luc Lemoine ?", répond le vendeur. "Oh non, hein, plus connu !" "Laurent Ruquier ?" "Non non, mais vraiment connu !", et ainsi de suite. "Mais quel genre de spectacle vous voulez voir ?" "Avec quelqu'un de connu !"

Autant vous dire que quand on met tout son coeur dans des spectacles où l'on essaie de raconter quelque chose, et qu'on met sur pied des distributions reposant sur le talent des comédiens et non leur popularité, tout cela est très, très minant. C'est aussi pourquoi le terme "bankable" est un des "nouveaux" mots que je vomis avec le plus de passion.

Quelles solutions ? Pour l'instant, je n'en vois qu'une : Débuter dans la salle la plus petite possible et construire à partir de là. Dans une salle de 100 places, vingt personnes, ça fait déjà une vraie salle, et s'ils sont satisfaits du spectacle, les gens enverront du monde. Et cela jusqu'à ce que la salle soit trop petite. Au Café de la Gare, les plus gros succès de ces dernières années sont des spectacles ayant démarré dans des toutes petites salles. Evidemment, ça implique de ne pas voir ses spectacles trop en grand. Et cela favorise la démultiplication des one-man-shows, bien sûr.

L'autre solution est que le paysage télévisuel évolue et laisse une plus grande place à la culture, dans toute sa diversité. Oh, ça va, riez pas, c'est pas drôle.

Tiens, pour finir dans la bonne humeur, parce que je réalise que cet article est un peu plombant : Un lien vers l'expérience d'un copain qui "cherche des solutions" pour construire des trucs, lui aussi. Il s'appelle Olivier Mag, et vous le reconnaîtrez peut-être de mon court-métrage. Z'avez qu'à cliquer là.

(Image Copyright Stage Entertainment France)

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Gregg 06/11/2006 07:21

Oui, j'ai entendu dire (et j'ai lu).
Ca tombait effectivement à point nommé, malheureusement.
Je jouais aussi samedi, et j'ai donc également joué à la bougie (heureusement qu'il y avait des bougies!) pendant la coupure.
Etant donné que c'était un concert acoustique amplifié, on a pu jouer "débranchés" (heureusement qu'on avait des acoustiques!) mais c'était tout de même une expérience étrange (surtout que jouer d'un instrument dans le noir, sans voir ce qu'on fait ni ce qu'on joue, ça frôle parfois la musique sérielle...).

En tout cas, un énorme BRAVO aux acteurs qui ont assurés comme des chefs et ne sont pas laissés démonter par les éléments!!!

Gregg 05/11/2006 07:36

A lire tout cet article (fort intéressant au demeurant) je ne sais plus si je dois rire ou pleurer...
"je m'empresse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer" disait l'autre.
Je vais faire pareil, tiens.

Jérémy Manesse 05/11/2006 14:23

Ouaip... Hier, "La fondue bourguignonne" a joué la moitié de la pièce dans le noir. La symbolique est un peu violente.