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Le Blog de Jérémy Manesse

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Publié par Jérémy Manesse

Je crois que j'ai fait une grosse grosse connerie : J'ai réinstallé Magic the Gathering Online sur mon ordinateur. Un jeu auquel je joue tous les cinq ans, en gros, sur lequel je passe des nuits blanches et je claque du pognon de façon éhontée avant d'arriver à reprendre ma vie en main et à me désintoxiquer. Pour ça aussi, c'est bien d'avoir une tite chérie (et du travail), je pense que ce coup-ci ça va m'aider à rester raisonnable. J'espère.
Ah, et pour ceux qui sont très jeux vidéo et qui ont la PS3, ça fait longtemps que j'oublie de vous dire que j'ai fait des voix dans le jeu Résistance : Fall of Man. Une expérience rigolote, je vous raconterai une fois.

Mais bon, j'ai pas commencé que déjà je m'égare. Une des choses qui revient très souvent dans les commentaires internautes sur les traductions, c'est le souci du niveau de langage des personnages. Des trucs du genre peut-on encore dire "des clous" en 2007, peut-on dire "putain" dans une réédition de 1963, Superman peut-il oublier les négations, tout ça...
Les habitués des forums constateront tout de suite que je ne sors pas ces exemples de nulle part, et doivent commencer à se demander si je ne vais pas trahir mon devoir de réserve envers le travail de mes camarades. La réponse est non : Comme je l'ai souvent dit, il y a autant de partis pris de traduction que de traducteurs, et je n'ai pas à remettre en cause ce qui a été fait ailleurs. Le but ici est de dire quels sont les choix que je fais moi.

De nos jours et depuis la mort du Comics Code Authority (pour ceux qui débarquent, c'est le comité qui était chargé de dire ce qu'on pouvait montrer et dire dans les comics ou pas), la frontière s'est amincie entre les comics Pour Lecteurs Avertis et le bon vieux comic de super-héros bariolé. Il reste des différences, bien sûr, mais il est beaucoup plus concevable aujourd'hui de voir apparaître une insanité dans une traduction de BD puisque le langage s'est rapproché de celui de tous les jours et que nous n'avons pas en France ce blocage qui pousse les américains à mettre des BIIIP sur "shit" et "fuck" (tandis que Rambo détruit des vietnamiens à la tronçonneuse en arrière-plan, mais c'est un autre débat).

Ca peut expliquer, par un effet de réciprocité (je suis pas sûr que le terme soit très pertinent ici, mais bon), que des gros mots fassent leur apparition dans les rééditions de vieux épisodes. Pour ma part, j'ai eu à me poser la question il y a un peu plus d'un an, quand j'ai traduit la première archive Teen Titans. Les héros sont jeunes, parlent jeunes... mais bien sûr parlent jeunes "de l'époque" (début des années 80).
Pour ma part, j'essaie dans ces cas-là de me replacer dans le contexte de l'époque et de me souvenir de la façon dont parlaient les personnages dans les comics que je lisais étant gamin. En gros, je me force à dater un peu la traduction pour que l'effet nostalgie de l'ensemble du bouquin soit conservé sur l'ensemble. Du coup, un "des clous" ne me paraîtrait pas inévitable, pour la simple raison qu'on le voyait sans arrêt dans les publications Lug (je ne crois pas l'avoir utilisé, cela dit, mais je peux avoir oublié, depuis le temps). J'éviterais par contre un "enculé", auquel j'ai souvent préféré le terme "crapule" (Cyborg disait "creep" à tout bout de champ, si je me souviens bien).
C'est une parenthèse, mais ce genre d'exercice oblige aussi à ajouter un niveau d'adaptation pour les références. Je me souviens que Beast-Boy, à un moment donné, faisait référence à une petite mignonne de l'époque, complètement inconnue en France mais qui pourrait correspondre, genre, à Shannon Doherty ou Sarah Michelle Gellar pour les années 90 (et à Paris Hilton pour les années 2000 ? Quelle décheance...). Mais bien sûr, je ne peux pas utiliser ces références-là puisqu'on est dans les années 80... J'étais donc parti sur Olivia Newton-John, qui situait bien l'époque, je trouvais.

Pour ce qui est des comics plus récents, je me pose toujours la question avant de mettre des "merde" et des "connards"... qui sont un cran en-dessous des "fils de pute" et "enculé", mais dont on peut se demander s'ils ont leur place là. En ce qui me concerne, je fais le choix selon un critère tout à fait arbitraire et qui n'a plus rien à voir avec l'adaptation : Kiosque ou librairie.
En librairie, je suis beaucoup plus susceptible de "pimenter" un peu le langage des personnages (si c'est justifié, bien sûr) tout simplement parce que le public librairie ne sera pas gêné par ça (même les plus jeunes vont en général dans les rayons de la FNAC pour trouver les BDs où on voit des gros nichons... avant de s'apercevoir que leur père en a déjà quelques-unes). Evidemment, quand l'auteur US a clairement voulu éviter ces termes (par exemple Alan Moore sur les titres ABC comme Tom Strong, où on trouve des m£$%e et des p£$%in), je respecte sa volonté (qui ici est également là pour conserver au titre un petit air old-school), mais dans des cas un peu tangents, ma décision se joue souvent là.
En kiosque, par contre, je considère qu'il s'agit des revues que les plus jeunes sont le plus susceptibles de lire, et je garde le langage aussi "parent-friendly" que possible. J'ai apparemment plutôt raison puisqu'il parait que Panini s'est fait taper sur les doigts par les autorités françaises pour une page de Batman un peu gore... attendez-vous à voir un peu plus de logos "Pour Lecteurs Avertis" sur les couvertures des revues kiosque d'ici la fin de l'année.

Et tant qu'on parle de Tom Strong, même si le comic est récent, j'en ai abordé la traduction un peu comme celle de Teen Titans. La BD respire l'hommage à nos vieux comics, et ça doit se sentir dans le langage.

Et puisqu'on est sur les gros mots, on peut évoquer deux secondes le cas du "son of a bitch" et du "fuck". Je le répète (je crois pas l'avoir déjà dit ici, mais j'en ai déjà parlé sur des forums), on traduit très rarement "son of a bitch" par "fils de pute". En effet, "son of a bitch" on peut même l'entendre dans Friends, ça prouve donc qu'il n'a pas la dureté de sa traduction littérale : C'est plutôt "motherfucker" qu'on traduira par "fils de pute". Ici, donc, le contexte est essentiel.
Pour ce qui est du "fuck" (et là, on parle bien sûr de la ligne Vertigo, essentiellement), on pourrait traduire tout le temps par "putain", mais en général, j'évite. Je n'ai pas le sentiment qu'on utilise le terme en France aussi joyeusement qu'en Amérique, j'aime donc varier les plaisirs, quitte à en faire sauter quelques-uns au passage. Ca peut même servir à définir un peu mieux les "voix" des personnages : Dans Preacher, j'ai essayé - malgré ce que les lecteurs pourront peut-être penser - d'alléger le taux de "putain" à la bulle, et j'en ai profité pour, par exemple, donner des spécificités au langage des trois personnages principaux. C'est Jesse qui dit le plus souvent "putain", Tulip a plutôt tendance à dire "merde", et pour Cassidy j'ai utilisé pas mal de "chiotte" et "mes couilles" (que j'ai utilisé pour "bollocks", aussi). C'est évidemment tout à fait arbitraire, mais quand on ne peut pas reproduire les accents, il faut arriver à biaiser pour qu'on n'ait pas l'impression que tout le monde parle de la même façon.

Un petit mot rapide sur les négations : J'essaie de ne les enlever que quand c'est justifié, mais il faut bien dire que les dialogues de comics retranscrivent du langage parlé, et que peu d'entre nous mettent toutes les négations dans la vie de tous les jours.
Du coup, je fais au cas pour cas, en me servant de mon expérience de vieux lecteur de comics pour décider de comment causent les différents personnages. Pour moi, donc, Superman ou le Professeur Xavier ont un langage soutenu, font les liaisons et disent les négations, par exemple, tandis que Flash pourra en sauter quelques-unes et que Jubilé en oubliera un beau paquet.
Ah, dernière minute, au fait : Je serai le traducteur des deux épisodes spéciaux liés à Civil War et publiés dans MARVEL ICONS 29 de septembre, à savoir War Crimes et Winter Kills (Brubaker, miam).

Je vais m'y remettre, d'ailleurs, avant d'être tenté de rouvrir Magic.

(Image Copyright Panini / WildStorm / ABC)

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clovis simard 19/03/2012 15:39


Mon Blog(fermaton.over-blog.com),No-7, PERDRE LA RAISON. -MATHS ULTIME.

Fep 17/07/2007 18:53

Bonjour!Un article très intéressant.Je profite pour demander: comment devient-on traducteur de comics?Sachant que j'en lis depuis tout petit et que j'ai une maîtrise de traduction (anglais), je pense avoir les épaules pour (j'suis p'têt' pas le seul, mais je voudrais tenter ma chance...)

JeanSeb 04/07/2007 20:24

C'est ce genre de réflexion qui fait qu'on est tranquille quand on est un lecteur VF, exigeant sur la trad, et que Jeremy est aux manettes.
 
Je suis sur Transmetropolitan, là je me régale et tu y es pour beaucoup.
 
Dans un autre genre, je trouve que Khaled fournit aussi du bon boulot.

Jérémy Manesse 05/07/2007 12:51

Merci pour lui et pour tout. We aim to please.

Bert 28/06/2007 14:14

Magnifique leçon technique que voilà.
Très, très, très intéressant. Ca représente un gros boulot mine de rien.
Tiens, j'aimerais bien avoir l'avis sur la question du gars qui s'est cogné "DR et Quinch" de Moore et Davis !
Enfin, ça prouve que Panini fait désormais attention à l'importance cruciale du "ton" de la traduction, ce qui n'a pas toujours été le cas (je me rappelle d'un Supreme complètement saccagé en français).

Jaas BROSS 16/06/2007 02:19

Ha, Magic....De mon temps, c'était des cartes à jouer et à collectionner...

Jérémy Manesse 16/06/2007 13:36

J'ai connu cette époque, aussi... J'ai une "rechûte" tous les cinq ans, à peu près...